Design System et multi-marques : enjeux réels et solutions

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Design system & multi-marques
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Quand une organisation gère plusieurs marques, sous-marques ou produits en marque blanche, la question finit toujours par se poser : faut-il un Design System par marque, ou un seul système capable de les servir toutes ?

Chez Usabilis, cette problématique s’est imposée progressivement. Une première prise de conscience est venue lors d’une conférence Figma Config, où Zalando présentait un design system multi-marques particulièrement structuré, reposant notamment sur des couches de tokens spécifiques.

Elle s’est ensuite concrétisée dans nos missions, notamment aux côtés de notre partenaire Saguez & Partners, autour de sujets de stratégie de marque et de brand endorsement (ou marque caution, en français) une approche où une marque principale vient soutenir ou structurer un ensemble de marques secondaires.

Avant même de choisir une architecture, il faut alors répondre à des questions organisationnelles : qui décide ? Qui contribue ? Comment mesurer la valeur ? Comment éviter qu’un système mutualisé devienne un carcan pour les marques qui le partagent ?

Pourquoi un Design System multi-marques : les cas d’usage réels

Les situations qui créent le besoin

Le cas le plus lisible en France est celui du groupe BPCE. Banque Populaire et Caisse d’Épargne partagent les mêmes parcours (souscription de crédit, espace client, onboarding), mais avec des identités visuelles distinctes : du bleu pour l’une, du rouge pour l’autre.

Banque Populaire - Funnel
Caisse d'épargne - Funnel
Banque Populaire et Caisse D'Épargne : 2 enseignes, 1 parcours

Le groupe a développé NEO, un Design System multi-marques qui couvre aujourd’hui plus de 15 marques avec une seule base de composants.

Le même besoin se retrouve ailleurs : un groupe comme Volkswagen avec VW, Audi, Skoda et Porsche, un éditeur en marque blanche qui décline le même produit pour différents clients, ou un groupe média comme Condé Nast qui fait tourner Vogue, Wired et The New Yorker sur la même plateforme technique.

Multi-marques vs mono-marque : ce qui change réellement

Le mot qui différencie les deux approches est flexibilité. Un système multi-marques est conçu pour le changement, un système mono-marque est conçu pour la contrainte.

Les données internes de Volkswagen Group sont parlantes : leur passage à un Design System partagé a permis une réduction de 25 % des coûts en design UI, un gain de 30 % en efficacité développement et un time-to-market 3 à 4 fois plus rapide.

Le gain principal n’est pas l’économie ponctuelle : c’est la capacité à intégrer une nouvelle marque en jours plutôt qu’en mois.

Quand le multi-marques n’est pas la bonne réponse

Forcer la mutualisation quand les marques n’ont rien en commun crée plus de complexité que de valeur. Si les différences sont structurelles (layouts, navigation, densité d’information) et pas seulement cosmétiques, un système commun devient un carcan.

La condition la plus souvent sous-estimée est la maturité DesignOps : un Design System multi-marques mal gouverné dégrade l’expérience de toutes les marques simultanément.

Comme le souligne Nearform, une expérience riche et identitaire par marque ne peut pas être totalement abstraite dans un système générique. Il n’y a pas de solution universelle.

Le vrai sujet : la gouvernance du système partagé

Trois modèles de gouvernance et leurs implications

Centralisé, décentralisé, hybride

Le modèle centralisé confie le contrôle total à une équipe DS dédiée : composants, tokens, documentation, mises à jour. L’avantage est une cohérence maximale. Le risque est le goulot d’étranglement et la déconnexion progressive des réalités terrain.

Le modèle fédéré s’appuie sur des représentants de chaque marque ou produit, sans équipe centrale dédiée. Il colle aux besoins réels mais produit souvent un système incohérent et une dette de maintenance difficile à absorber.

Le modèle hybride combine les deux : une équipe centrale définit les fondations et les règles, un réseau de contributeurs issus des équipes produit fait évoluer le système. C’est le modèle le plus répandu dans les organisations matures.

Ce que les praticiens recommandent

Nathan Curtis (EightShapes) préconise un noyau central alimenté par les meilleurs designers des produits clés, réunis en comité, sans quitter leurs équipes produit.

Harry’s (Forge) donne aux product managers quatre options pour chaque nouveau pattern : composant custom, réutilisation existante, assemblage de sous-composants, ou composant Forge prêt à l’emploi. Ce cadre de décision évite les blocages.

Volkswagen (GroupUI) mise sur la transparence avec un backlog centralisé visible par toutes les marques, ce qui réduit les silos et favorise l’apprentissage mutuel.

SAP a élevé son Design System au niveau du comité de direction : le Chief Design Officer y consacre 10 heures par semaine en revues et suit l’adoption via des OKR.

Les pièges de gouvernance les plus fréquents

Une équipe DS réduite à un rôle de prestataire interne qui ne peut pas dire non transforme le système en catalogue de cas particuliers.

L’absence de processus de contribution clair pousse les équipes à contourner le système ou à créer des doublons.

Une documentation dispersée, avec un site par marque, fait exploser la charge de maintenance et crée des divergences.

Enfin, sans métriques d’adoption, le Design System perd son sponsor exécutif au premier arbitrage budgétaire.

Structurer le système : que mutualiser, que laisser propre à chaque marque ?

La matrice de mutualisation

Le noyau mutualisé regroupe les composants fondamentaux (boutons, champs, modales, navigation), la logique d’espacement, les grilles et les règles d’accessibilité. Ces éléments sont communs à toutes les marques sans exception.

La couche thématique contient ce qui change d’une marque à l’autre : couleurs, typographies, rayons de bordure, ombres, densité. C’est la couche pilotée par les tokens.

Les composants spécifiques n’existent que pour une marque et ne relèvent pas du tronc commun. Ils vivent dans une bibliothèque satellite, pas dans le core.

Le modèle en couches de Superlógica : un exemple concret

Superlógica structure son système en trois groupes distincts.

Le Design System Core regroupe les styles et composants partagés par tous les produits. Les Team Components sont spécifiques à un produit, partageables entre squads du même produit mais pas au-delà. Les composants hors DS sont ponctuels, créés pour un besoin d’équipe sans vocation à être réutilisés.

Les composants circulent entre ces groupes selon leur usage réel : un composant d’équipe qui s’avère utile à d’autres est promu au Core.

L’erreur classique : vouloir tout mutualiser

Les patterns complexes (cartes produit, parcours d’onboarding, tableaux de bord) sont souvent trop spécifiques pour être mutualisés sans dégrader l’expérience.

Kristina Grönboldt souligne que les interfaces B2E à forte densité et les interfaces B2C grand public ont des besoins structurels incompatibles. Les forcer dans le même moule ajoute de la complexité à toutes.

La règle pragmatique : mutualiser la structure, différencier les valeurs, et accepter que certains composants restent hors du système commun.

À cela s’ajoute une réalité souvent sous-estimée : derrière chaque marque, il y a aussi des équipes différentes. Vouloir tout mutualiser pose alors rapidement des limites organisationnelles et humaines.

Mesurer la valeur : au-delà du ROI productivité

Les métriques classiques et leurs limites

Les chiffres sur l’efficacité design (+38 % en moyenne) et l’efficacité développement (+31 %) convainquent à court terme, mais ne suffisent pas à pérenniser l’investissement dans la durée.

La formule ROI de Smashing Magazine offre un cadre de calcul reproductible, mais ses auteurs reconnaissent qu’elle sous-estime le ROI réel en excluant les gains pour les équipes QA, produit et recherche.

Le taux d’adoption reste la métrique de pilotage la plus critique : plus les équipes adoptent le système, plus les gains se matérialisent concrètement.

Les nouvelles dimensions de la valeur

Le rapport du Design Executive Council commandé par Figma élargit la conversation au-delà de la productivité. Les organisations mesurent désormais l’impact des Design Systems sur la rétention client, la satisfaction et le revenu.

Freshworks relie directement son DS à son score de satisfaction client : les insights issus des diagnostics de parcours alimentent la roadmap du système.

Freshworks place la satisfaction client au centre de son Design System

Hyundai Motor Group utilise le sien pour unifier plus de 30 modèles de véhicules à travers trois marques, tout en préservant l’identité de chacune.

Grammarly a construit un réseau de 10 ambassadeurs cross-fonctionnels. Le programme a tellement convaincu que l’équipe engineering a proposé d’échanger du headcount contre davantage d’investissement dans le DS.

Communiquer la valeur aux décideurs

Le message doit être adapté à chaque interlocuteur : un engineering manager s’intéresse à la vélocité, un directeur marketing à la cohérence de marque, un CFO au coût évité.

Kris Murphy (Immediate Media) recommande de toujours sous-estimer les chiffres pour rester crédible. Mieux vaut annoncer moins et dépasser les attentes.

La clé : relier le DS aux priorités stratégiques de l’entreprise, pas à des métriques internes design. Expansion internationale, intégration post-acquisition, lancement de nouveaux produits : ce sont ces arguments qui obtiennent les budgets.

Le multi-marques est une décision d’organisation, pas de design

Un Design System multi-marques n’est pas un projet design ou technique. C’est un choix organisationnel qui engage la gouvernance, les processus, les rôles et les métriques.

La technique (tokens, variables, modes) est un prérequis, pas une solution. Sans modèle de gouvernance adapté, le système le mieux architecturé finit abandonné ou contourné.

Les outils spécialisés comme Supernova ou Zeroheight peuvent faciliter la documentation, la distribution et la synchronisation entre design et code. Mais ils ne remplacent ni les décisions d’organisation, ni les arbitrages entre marques, ni la gestion des contributions.

Les organisations qui réussissent partagent trois points communs : un sponsor exécutif, un modèle de contribution clair, et des métriques reliées aux objectifs business.

La question de départ n’est donc pas « comment faire un DS multi-marques ? » mais « notre organisation est-elle prête à en porter un ? »

Si la réponse est oui, la rentabilité est documentée : réduction des coûts, accélération du time-to-market et amélioration de la cohérence sont systématiquement observées chez ceux qui investissent dans la durée.

Co-auteurs : Rudy Taieb & Maxence Freixa

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