Depuis les premières lignes de commande jusqu’aux interfaces graphiques des années 80, chaque évolution du design a cherché à rapprocher l’humain de la machine. Puis vinrent le tactile, la voix, les gestes.
Aujourd’hui, avec les MCP et l’agentic AI, un nouveau tournant s’annonce : celui où l’utilisateur ne manipule plus une interface, mais dialogue avec un système capable d’agir pour lui. Ces agents promettent des expériences sans clics, sans menus, plus naturelles, plus contextuelles.
Mais à force de déléguer, ne risquons-nous pas de perdre la compréhension, la maîtrise et même le plaisir d’interagir ? L’histoire des interfaces nous rappelle que chaque gain en fluidité s’est toujours payé d’un petit abandon de contrôle.
Vidéo Youtube « From UX to AX: Why Agent Experience is the Next Frontier in Business AI » de la chaîne Microsoft Developer
Un nouveau tournant : quand l’interaction devient délégation
Ce que l’agent supprime : la manipulation
L’histoire des interfaces est une succession de simplifications.
Du CLI à la GUI, chaque progrès a réduit l’effort demandé à l’utilisateur, au prix d’une perte progressive de maîtrise fine. On ne tape plus des commandes, on clique. On ne configure plus, on glisse. À chaque étape, l’action devient plus accessible… et plus abstraite.
Avec l’agentic AI, un seuil supplémentaire est franchi. Ce n’est plus seulement la manipulation qui disparaît, mais la planification de l’action elle-même. L’utilisateur n’exécute plus une suite d’étapes ; il exprime une intention, et l’agent décide comment l’atteindre. L’interaction se transforme en délégation.
Ce glissement est majeur : on ne conçoit plus des parcours, mais des capacités d’initiative confiées à un système autonome.
MCP, le connecteur qui donne un “corps” à l’agent
C’est ici qu’intervient le Model Context Protocol (MCP).
En standardisant l’accès aux outils, aux données et aux services, le MCP donne à l’agent une capacité d’action réelle, au-delà de la simple conversation.
Vidéo Youtube « Le guide ultime pour comprendre les MCP (+ 3 Demos) » de la chaîne Shubham SHARMA
L’agent ne se contente plus de recommander ou de suggérer : il peut agir dans des systèmes existants, déclencher des workflows, interagir avec des environnements métiers. L’interface devient secondaire, parfois invisible.
Le logiciel cesse d’être un écran à manipuler pour devenir une infrastructure d’exécution, pilotée par l’intention.
Ce premier tournant pose les bases d’un changement plus profond : si l’agent agit pour nous, alors la question centrale n’est plus comment interagir, mais jusqu’où déléguer.
De l’UX traditionnelle à l’AX : quand le logiciel devient coéquipier
L’AX ne remplace pas l’UX : il l’étend
Parler d’AX (Agent Experience) ne signifie pas enterrer l’UX. L’UX reste indispensable dès qu’il y a une interface, un retour visuel, une interaction explicite. Mais avec les agents autonomes, une nouvelle couche apparaît : celle de la relation entre l’utilisateur et un système capable de comprendre, décider et agir.
L’AX s’intéresse moins à la facilité d’usage qu’à la qualité de la collaboration. Comment l’agent interprète une intention ? Comment il arbitre entre plusieurs options ? Comment il signale ses limites ou ses incertitudes ?
L’enjeu n’est plus seulement l’usage d’un outil, mais la confiance dans un coéquipier logiciel.
Le changement de paradigme : du flux au comportement
L’UX classique conçoit des flux : écrans, étapes, transitions.
L’AX conçoit des comportements : réactions, initiatives, escalades, renoncements.
- UX : concevoir un bon outil, prévisible et efficace.
- AX : concevoir un bon coéquipier, autonome mais aligné.
Cela introduit une compétence nouvelle pour le design : la chorégraphie agentique. Il ne s’agit plus d’optimiser un parcours linéaire, mais d’orchestrer quand l’agent agit seul, quand il consulte l’utilisateur, quand il s’efface ou quand il alerte. Le design quitte le terrain de l’interface pour entrer dans celui de la dynamique décisionnelle.
L’autonomie a un prix : transparence, maîtrise et plaisir d’interagir
Le risque d’atrophie : quand tout est fait “en coulisses”
À mesure que l’agent prend en charge davantage d’actions, un risque apparaît : celui de l’impuissance apprise.
Lorsque les décisions sont prises hors champ, sans visibilité ni participation, l’utilisateur perd progressivement sa compréhension du système… et sa capacité à agir sans lui.
L’expérience devient fluide, mais aussi appauvrie. Le plaisir d’interagir, de comprendre, d’ajuster disparaît dès que la maîtrise disparaît. Or, une autonomie totale n’est pas toujours synonyme de meilleure expérience.
Concevoir la confiance : rendre visibles les raisons, pas seulement les actions
La confiance ne naît pas de l’efficacité seule, mais de la compréhension.
Dans un contexte agentique, il ne suffit pas de montrer ce qui a été fait ; il faut rendre perceptible pourquoi cela a été fait.
Transparence, explicabilité utile, journaux d’activité, statuts clairs : ces éléments deviennent des briques de design à part entière. Ils permettent à l’utilisateur de suivre la logique de l’agent, même a posteriori, et d’accepter la délégation sans renoncer à la compréhension.
L’interruption : l’utilisateur doit pouvoir reprendre la main
Enfin, toute autonomie doit rester réversible.
Pause, annulation, ajustement en temps réel ne sont pas des options secondaires, mais des garanties fondamentales. L’utilisateur doit pouvoir interrompre, corriger ou rediriger l’agent à tout moment.
Dans une logique AX mature, la valeur de l’autonomie ne réside pas dans l’absence d’intervention humaine, mais dans la possibilité permanente de reprendre la main. C’est à cette condition que la délégation reste une expérience choisie, et non subie.
MCP : le standard qui ouvre la voie à l’AX
Un “USB-C” pour les agents : accéder à tout, partout
Le Model Context Protocol (MCP) joue, pour les agents, un rôle comparable à celui d’un standard matériel universel. Il unifie l’accès aux outils, données, services et workflows, indépendamment des environnements sous-jacents.
Concrètement, l’agent devient plug-and-play : il peut se connecter à des serveurs MCP, découvrir des capacités disponibles et orchestrer des actions sans intégrations spécifiques à chaque outil.
Ce changement est structurel. Là où les architectures traditionnelles reposaient sur des pipelines rigides, le MCP permet une orchestration dynamique, pilotée par l’intention et le contexte. L’agent ne suit plus un script ; il compose des actions en temps réel.
Pourquoi le MCP change tout pour les entreprises
Pour les organisations, l’impact est immédiat. Le MCP réduit la dépendance aux intégrations sur mesure, souvent coûteuses et fragiles. L’agent cesse d’être un composant isolé pour devenir un orchestrateur transverse, capable de coordonner systèmes existants, données et services.
C’est aussi la première brique d’une architecture AI-first : les applications ne sont plus seulement conçues pour des utilisateurs humains, mais pour être actionnables par des agents. Le design et l’architecture convergent alors vers un même enjeu : rendre l’autonomie exploitable, gouvernable et évolutive.
Les nouveaux défis : gouvernance, responsabilité et conformité
HITL : le retour nécessaire de l’humain
À mesure que les agents gagnent en autonomie, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais qui supervise leurs décisions. Dans les contextes sensibles (juridiques, financiers, médicaux, RH) l’autonomie totale devient un risque.
Le Human-in-the-Loop (HITL) réintroduit l’humain là où l’impact est critique. Il ne s’agit pas de ralentir l’agent, mais de définir des seuils d’intervention : quand l’agent agit seul, quand il demande validation, quand il escalade.
Le design joue ici un rôle clé : rendre ces points de contrôle visibles, compréhensibles et non intrusifs.
AI Act : l’autonomie sous contrôle européen
Avec l’AI Act, l’Europe impose un cadre clair aux systèmes autonomes : transparence, documentation, traçabilité, explicabilité. Plus un agent est autonome, plus les exigences de gouvernance sont élevées.
Ce cadre n’est pas un frein à l’AX, mais une condition de sa crédibilité. Il oblige à concevoir des agents capables de rendre compte de leurs actions, de conserver des traces décisionnelles et de démontrer leur conformité.
Pour le design, cela signifie intégrer la conformité dès la conception : penser l’autonomie non comme une boîte noire, mais comme un système responsable, auditable et aligné avec les attentes sociétales.
Conclusion : l’AX n’est pas la fin de l’UX, c’est son prochain terrain
L’agentic AI et les MCP ne signent pas la disparition de l’UX, mais son déplacement. L’interface ne disparaît pas totalement ; elle devient optionnelle, contextuelle, parfois invisible. Ce qui change, c’est le centre de gravité du design.
Le design ne se limite plus à organiser des interactions, mais à structurer l’autonomie. Il doit définir jusqu’où déléguer, comment rendre les décisions compréhensibles, quand permettre la reprise en main. L’enjeu n’est plus seulement la fluidité, mais l’équilibre entre efficacité et maîtrise.
Le futur de l’expérience ne sera ni totalement automatisé, ni entièrement manuel. Il se joue dans une zone intermédiaire, où l’agent agit sans effacer l’humain, et où le design devient le garant de cette cohabitation. L’AX n’enterre pas l’UX : il lui ouvre un nouveau champ de responsabilité.
